Accueillir et non haïr

Accueillir la vie, avec tout ce qu’elle comporte.

« Accueillir et non haïr! » C’est un ami qui avait employé cette expression lors d’une conversation sur le but d’un cours de méditation Vipassana (et qui a gentiment accepté de m’en céder les droits d’auteur 😊 ).

Je lui expliquais que j’aimais son expression, car l’objectif de cette retraite est justement d’apprendre à sortir de cette habitude que nous avons de réagir avec aversion lorsque se manifeste quelque chose de déplaisant ou désagréable.

Mais « accueillir »? Vraiment? N’est-il pas normal de repousser ou de s’éloigner ce qui est déplaisant? Si je mets ma main dans de l’eau très chaude, je ne vais sûrement pas la laisser cuire, sous prétexte qu’il faut « accueillir » la chaleur plutôt que d’enlever ma main de là. Évidemment, cette réaction « d’éloignement » est normale… et saine.

Par contre, suis-je obligé de me laisser affecter par des propos malveillants à mon égard, provenant d’un parent ou d’un ami? Suis-je obligé de l’insulter à mon tour? Ou d’entretenir de la rancune durant des années? Si c’est le cas, il n’y a pas beaucoup de liberté, car je laisse à mon entourage le pouvoir d’agir sur mon humeur.

On n’aura alors qu’à peser sur le bon bouton pour que je perde l’équilibre de mon esprit. Que je me mette en colère, ou que je devienne anxieux, triste ou déçu.

Ne suis-je pas un peu « victime » s’il suffit que le service au restaurant soit lent pour réussir à me contrarier? Ou bien que le rétrécissement des jours de novembre assombrisse aussi mon humeur? Ou bien que certains chiffres sur mon compte de banque me rendent anxieux?

Je suis allé à ce cours de méditation Vipassana parce que j’en avais assez d’avoir mal. Je voulais que ça change.

Et le résultat fut complètement inattendu. Je voulais « qu’on me soulage »; mais ce n’est pas ce qui s’est passé.

J’en suis sorti avec ce sentiment de liberté que m’a procuré cette réalisation qu’il n’était plus nécessaire d’avoir mal. Qu’il était en mon pouvoir de me sortir de ce mal-être sans devoir attendre que les circonstances de ma vie « s’améliorent ».

Que ça ne dépendait que de moi, pour peu que je développe une faculté que j’avais toujours négligée: la « simple attention ». Une attention objective, dépouillée de tout jugement, de toute rationalisation, de toute conceptualisation.

Le simple fait de  prendre note de tout ce qui se manifeste en moi, me permet — petit à petit, bien entendu — d’agir avec discernement, face à tout ce qui se manifeste à ma conscience. Qu’il s’agisse d’un souvenir déplaisant qui refait surface, de paroles désagréables, d’une voiture qui me suit de trop près ou du petit orteil qui rencontre malencontreusement un meuble, je suis un peu plus habile à agir de manière appropriée, plutôt que réagir aveuglément… comme je l’ai toujours fait.

Je découvre que ce discernement n’est pas quelque chose que je « m’oblige » à faire, parce que quelqu’un m’a conseillé de le faire, mais c’est plutôt un résultat naturel, spontané, ne nécessitant même pas de « temps » de réflexion.

Bien entendu, maitrisant encore mal cette faculté, mes journées sont parsemées de centaines de ces gestes qui ne sont que des réactions aveugles à des images désagréables.

(On ne change pas 70 ans de mauvaises habitudes en quelques jours.)

Je découvre de plus en plus cet outil de « simple attention », et plus je m’en sers, et que je cultive cette faculté de discernement, plus les épisodes d’aversion se font rares et moins intenses.

Oui, mais le « accueillir »?

C’est là que se révèle toute la puissance de Vipassana. À force de travailler à aiguiser mon esprit et ainsi explorer plus profondément son fonctionnement, j’y découvre que chaque pensée, chaque souvenir qui fait surface est invariablement accompagné d’une sensation physique. Pour en avoir fait l’expérience – jour après jour après jour, je découvre que si je regarde la sensation, c’est en réalité la pensée que je regarde, et le tout se fait calmement, sans aversion, sans douleur mentale.

Petit à petit, je peux faire face à plus de choses désagréables — douleurs physiques ou souvenirs déplaisants — tout en demeurant parfaitement calme, sans demander que la douleur disparaisse ou sans me laisse affecter par la pensée négative.

En fait, lorsque se pointe un inconfort physique ou une pensée déplaisante, je l’utilise pour développer cette habileté nouvellement acquise. C’est un peu comme aller au gym : on utilise des résistances pour développer sa force.

La peur est graduellement en train de disparaitre. Je peux mieux affronter ce qui se présente, sachant que je me suis « entrainé » (et que je m’entraine chaque jour) à y faire face, confiant de pouvoir conserver l’équilibre de mon esprit.

Je peux mieux accueillir la vie, avec tout ce qu’elle comporte. Pas juste une partie.

unsplash-logoLa photo est une gracieuseté de Monika Majkowska

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5 réflexions au sujet de “Accueillir et non haïr”

  1. J’ai trouvé cela très intéressant Pierre et ça illustre bien le sens de notre discussion. Peut-être que ce n’est pas ce sur quoi tu voulais mettre l’accent, mais il se rajoutait à ce que je voulais illustrer, que rien ne sert de réagir (haïr et se faire du sang de cochon) à ce sur quoi nous n’avons aucun pouvoir; dans ces cas les seules personnes qui en souffrent, c’est nous. Je ne suis pas certain d’être très clair, mais c’est toute la notion de départager ce sur quoi nous avons du pouvoir et ce sur quoi nous n’en n’avons aucun. Par la suite, la prise de conscience de nos réactions, nos réflexes et de nos habitudes est une démarche extrêmement intéressante et tu l’illustres très bien. Salutation.

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    • Bien d’accord avec toi, André. Nous devons faire l’effort là où nous avons du pouvoir. Et selon moi, c’est sur la possibilité de prendre conscience de nos réactions, de nos réflexes et de nos habitudes que nous avons ce pouvoir. Par contre, ce n’est pas facile, car les réactions se produisent très rapidement, avant même qu’on s’en aperçoive. Une fraction de seconde, selon Benjamin Libet. Mais avec de l’entrainement (la méditation), c’est très possible.

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  2. Bonjour,

    Dans le cas d’une situation où une personne abuse de ses droits et impose ses comportements égoistes aux autres, générant ainsi un problème objectif.
    Il y a la réaction de colère, d’anxiété, des ruminations et de l’obsession etc… à ce problème qui génère la souffrance. Et là la méditation et la prise de conscience du déclenchement de ces mécanismes est très efficace. Il faut pourtant répéter souvent et rester vigilant (sati) car on peut facilement se laisser piéger à nouveau. C’est en faisant comme ça qu’on apprend à accepter la situation, à ne pas se débattre.
    Il y aussi que l’on a des moyens d’agir, juridiquement ou autres sur la situation afin de la faire cesser. Donc se débarrasser d’une situation désagréable. Se battre sans se débattre..
    Mais n’est-ce pas là une forme d’attachement ? Le détachement complet ne signifie-t-il pas s’abstenir de faire quoi que ce soit ? Mais est-ce acceptable dans la vie quotidienne ?

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    • Questions complexes et importantes, Éric. Et c’est justement parce qu’elles sont complexes et importantes que le Bouddha nous enjoint de trouver nos propres réponses; celles qui vont mener à des bons résultats, pour soi-même et pour les autres. Le problème c’est le « comment faire ». Je pense qu’il nous en a donné les moyens: développer la maitrise de son propre esprit et développer notre faculté de discernement. C’est en travaillant là-dessus que je réalise que je dois me méfier de mes propres préférences, et que je découvre jusqu’à quel point mon propre esprit peut me mentir si je ne le surveille pas de près.

      Toute autre réponse de ma part aurait été inappropriée, car je pense que chacun est le seul à pouvoir savoir ce qu’il doit faire, et qui produira les bons résultats, à court terme pour soi et les autres et à long terme, pour soi.

      Merci de ton commentaire, Éric.

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  3. Merci de ta réponse, et globalement merci pour ce blog si éclairant; je lis beaucoup de textes et d’enseignements bouddhistes (Ajahn Chah, Ajahn Sumedho etc), dont j’apprécie la force et l’acuité. Il faut un certain temps pour en comprendre « avec le corps » la portée et la justesse. Et ce n’est pas évident à mettre en phase avec le quotidien occidental en général, français en particulier: ce pays est vraiment en proie à une intense agitation. La roue du hamster tourne à plein régime ici. Je ne sais pas comment c’est au Québec.
    Ton blog si bien écrit a le mérite de rendre tout cela plus accessible sans rien dénaturer. C’est une grande aide.

    à lire et à relire…

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