La faute à Trump!

L’attachement à ses pensées est l’unique facteur qui corrompt les relations entre humains.

Dans ce charmant film qu’est Les Dieux sont tombés sur la tête, Xi, le petit bochiman australien, aperçoit dans la forêt une jeune femme blonde, pratiquement nue, et qui ferait craquer n’importe quel homme occidental. Mais pas Xi. Pour lui, c’est la femme la plus laide qu’il ait jamais vue.

Qui des deux a raison? Cette femme est-elle belle ou laide?

« La beauté est dans l’œil de celui qui regarde », proclame Oscar Wilde, et nous aimons bien nous dire d’accord avec cette maxime.

Mais le sommes-nous vraiment?

Lorsque nous disons d’une personne Elle est détestable!, Il n’est pas assez attentionné!, ou bien d’une situation : La vie est injuste!, Maudite circulation!, ne sommes-nous pas plutôt en train d’agir en fonction de « la beauté est à l’extérieur de celui qui regarde »?

« Elle est RÉELLEMENT détestable, j’vous dis! Et n’essayez pas de me convaincre du contraire! »

Depuis que je m’efforce de regarder ce qui se passe en dedans, je découvre que c’est l’attachement à mes propres pensées, et, par conséquent, à mes propres opinions qui est à l’origine de cette conviction de penser et de dire le vrai. Ne comprenant pas qu’une opinion n’est qu’une fabrication mentale[1] (c’est-à-dire quelque chose que je fais, que j’invente), je demeure entièrement convaincu d’avoir raison, et, baignant dans ma propre ignorance, je tente de persuader l’autre de penser comme moi. S’il ose refuser de reconnaitre la vérité de ce que je dis, et « persiste dans son erreur », je m’agite et vais même jusqu’à l’accuser de mauvaise foi (ou de stupidité).

Ayant perdu de vue qu’une conviction n’est pas la vérité, je réussis à transformer cette conversation — qui aurait pu être une occasion de partage agréable — en un moment déplaisant pour chacun.

L’opinion que j’avais sur le sujet de départ — c’était quoi, déjà? — est maintenant devenue une conviction (défavorable) sur cet ami.

L’amitié est amochée, mais mes chères opinions sont intactes.

Mais qu’est-ce que Trump vient faire là-dedans?

J’ai décidé d’écrire cet article après avoir lu qu’une femme avait menacé son mari de divorce s’il osait voter pour Donald Trump aux élections présidentielles de 2016[2] aux USA.

Ce fait divers m’a motivé, car il m’a aidé à prendre conscience du danger que constitue l’attachement à nos opinions sur les relations entre humains.

Cette femme a fabriqué une image négative de ce candidat, un fou dangereux; et son mari, une image positive, enfin, un bonhomme qui va apporter du vrai changement.

L’épouse est tellement convaincue que ce qu’elle dit de ce politicien est vrai, qu’elle va même jusqu’à menacer son mari s’il persiste avec cette opinion et ose voter pour lui. De son côté, le mari est tout autant convaincu qu’il a raison, et il se forge une image négative de sa femme.

Les deux estiment que leur interprétation est la seule vraie et — c’est là le drame — ils y sont solidement attachés. Enchainés, même. Malheureusement, s’ils refusent de reconnaitre leur propre responsabilité dans la fabrication de leurs opinions respectives, ils iront probablement droit au divorce.

Ce que j’ai remarqué — pour en faire continuellement l’expérience — dans ma pratique quotidienne :

  • Je n’ai aucun contrôle sur les perceptions que je fabrique (étiquettes), car elles sont conditionnées par mon passé. Comme Xi, le bochiman, qui ne peut faire autrement que trouver la femme laide, je ne peux faire autrement que la trouver jolie. C’est instantané, et je n’ai même pas le temps d’y penser.
  • Accompagnant cette étiquette, une sensation physique (un ressenti) se manifeste — instantanément : Je n’aime pas!, dans le cas de Xi; et J’aime!, dans mon cas.
  • Si je ne prends pas conscience de ces sensations physiques, et de l’attachement qui se produit envers ces sensations, je réagis : je me fâche ou je m’obstine. (Demandez à ceux et celles qui me connaissent 😉)
  • La fabrication d’étiquettes et l’attachement sont des phénomènes constants et tellement subtils, qu’il me faut être en état d’alerte pour en prendre conscience.

À force de pratiquer, je commence à être témoin de ce processus d’attachement — au moment où il se produit, mais lorsque je manque de vigilance, et que je ne le vois pas passer, c’est à ce moment-là que je tombe dans le piège de mes convictions. Je continue de « discuter », d’argumenter mon point de vue avec force, tenant absolument à prouver que j’ai raison. Par contre, depuis que j’apprends à regarder plus attentivement à l’intérieur, je remarque que je m’excite ou que je m’emporte de moins en moins.

Un grand bienfait de ces heures de méditation que j’accumule est que, dans les instants de sagesse où je prends conscience de ces phénomènes, l’attachement s’évapore, et je peux tout simplement y mettre fin.

C’est cette vigilance et cette compréhension constante que nous tentons de développer par cette pratique de la méditation Vipassana.

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[1] Comme le disait si bien le physicien et philosophe David Bohm tout ceci est le résultat d’une défectuosité systémique du cerveau: nous croyons voir les choses telles qu’elles sont, mais, en réalité, nous participons à la perception. C’est-à-dire que l’esprit humain construit une perception, puis s’en sépare, se donnant ainsi l’impression d’une existence de cette image, indépendante de lui. Et cette impression devient très vite une certitude.

[2] http://www.nytimes.com/2016/08/14/fashion/marriage-politics-donald-trump-hillary-clinton.html?_r=0

“If you vote for Trump, I will divorce you and move to Canada,” she recalled telling him. He tried to laugh it off. “I’m serious,” Dr. Maguire told him.

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6 réflexions au sujet de “La faute à Trump!”

  1. Bonjour M. Pierre

    Ce matin j’ai lu avec grand intérêt votre article « La faute à Trump ». Je considère ce message d’une valeur inestimable parce que c’est un bon programme de vie. Les points forts que je retiens : A) Prisonnier des images que je crée. B) L’attachement à mes images. C) Prendre conscience que je suis en train de réagir à une image. Voilà une façon de vivre qui améliorera ma vie.

    Merci Pierre

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  2. « L’attachement à ses (propres) pensées est l’unique (principal) facteur qui corrompt les relations entre humains. »
    Celui qui a écrit cela (est-ce toi Pierre?) est un génie de la compréhension du comportement des humains.

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    • Je n’étais pas certain de vouloir publier ton commentaire, Karl. Un peu dangereux pour l’ego 😉

      Par contre, tu vises en plein dans le mille, avec « compréhension du comportement des humains ». Tout l’enseignement du Bouddha se résume à ceci: comprendre ce qui doit être pleinement compris de la nature de l’existence, y compris ce qui influence le comportement humain. Il nous a livré la manière d’arriver à cette compréhension par nous-même, à travers chacune de nos actions, paroles et pensées.

      C’est lui, le génie.

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  3. Bonjour Pierre,

    Petit mot pour dire que à quel point j’apprécie ces observations qui paraissent dans votre blog sur la méditation Vipassana. Quasiment à chaque fois elles me disposent, malgré moi, à voir certaines choses plus clairement. À savoir cette petite perle déjà citée :

    « L’attachement à ses pensées est l’unique facteur qui corrompt les relations entre humains. »

    La mesure de cet effet, c’est que souvent, alors que l’activité cérébrale bat son plein, je n’arrive plus à formuler des justifications valables pour sauter ou raccourcir une méditation.

    Merci et metta Pierre,

    Robert

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    • … ni, pour moi, de justifications valables pour être malheureux 😊

      Et j’aime bien ton « malgré moi », Robert. Bien souvent, je ne vois pas les choses clairement parce que mon esprit ne veut pas voir les choses clairement, encore là, trop attaché à sa façon de voir.

      Merci et metta!
      Pierre

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