Le Bouddha et l’expérience directe.

On veut tous être heureux,
mais on fait tous quelque chose qui nous empêche de l’être.

Cette phrase m’est venue soudainement, lors de la rédaction de l’article La patte de lapin, publié récemment. Je n’annonce rien d’extraordinaire en disant que tous les êtres vivants cherchent à être heureux. Par contre, pour le on fait tous quelque chose qui nous empêche de l’être, je doute du consensus.

Quoi? N’étant pas pleinement heureux dans ma vie, j’en serais le seul responsable? Que c’est moi-même qui, par mes propres actions, m’empêche d’être complètement satisfait de ma vie? Que c’est une erreur de blâmer les autres ou les circonstances pour mon mécontentement?

Ça signifierait que, peu importe ce qui arrive, il est possible de ne pas en être affecté, et qu’en changeant ma façon de faire, mes habitudes et ma manière de penser, j’ai la possibilité d’être pleinement heureux?

Comme le dirait mon père: « Pousse, mais pousse égal! »

Et si c’était possible… Si c’était vrai… Est-ce que ça ne vaudrait pas la peine de regarder de plus près?

Après tout, si nos problèmes d’êtres humains sont causés par notre propre esprit, nous avons tout intérêt à en comprendre pleinement la nature. C’est ce que je tente de faire depuis bientôt sept ans de Vipassana: comprendre le fonctionnement de mon propre esprit.

Et c’est là qu’arrive le Bouddha, avec une approche à l’opposé de celle que nous connaissons: « Soyez votre propre gourou! »

De tout temps, nous avons demandé, d’abord aux sages, puis aux philosophes, aux psychologues, et enfin aux scientifiques de nous éclairer sur la condition humaine. Et ils ont abondamment répondu… dans toutes les langues. Il n’y a qu’à regarder la quantité énorme de livres qui offrent des recettes pour être heureux pour comprendre que cela est une préoccupation majeure pour tous les êtres humains.

Et voici que le Bouddha recommande de faire le travail soi-même, de ne se fier qu’à soi, qu’à la vérité de sa propre réalité, de sa propre expérience[1].

La réaction normale de l’être humain, imbu de son savoir, est d’évaluer cette proposition, d’en discuter, d’exprimer son désaccord, de donner son point de vue. Enfin, de donner toutes les raisons pour lesquelles cette « approche » ne peut pas fonctionner.

À l’approche « avocat », qui est de concevoir une idée ou une hypothèse de départ, et de tenter de démontrer que j’ai raison, le Bouddha propose l’approche « scientifique »: vérifier si mon idée de base est vraie. Et le faire par expérimentation. Tenter de comprendre sa véritable nature en se servant de sa propre vie comme laboratoire. Examiner sa propre expérience pour la comprendre.

Pourquoi ne pas essayer? C’est ce que je me suis dit. Est-ce que ça ne vaut pas la peine, compte tenu de la possibilité d’une vie plus heureuse, de faire une tentative? De sortir de mes habitudes de pensée? De remettre en question mes opinions si tranchées sur la vie?

N’est-ce pas Albert Einstein qui disait « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent »?

La méthode proposée est toute simple: prendre conscience de la réalité en utilisant son propre corps comme sujet d’observation.

Ainsi, durant le cours de méditation, nous apprenons à regarder la réalité en face, réalité qui se manifeste toujours par des sensations corporelles. Bien souvent déplaisantes, on voudrait bien les éviter, pour n’en avoir que des plaisantes. Nous découvrons ainsi que, depuis toujours, la première chose que nous faisons lorsqu’il y a douleur physique est de protester. De vouloir l’éviter. Mais là, dans la salle de méditation, on ne peut pas fuir. Pas d’Internet, pas de conversations, pas de réseaux sociaux, pas de smartphone, pas d’alcool. Rien que soi.

J’ai ainsi découvert que ce n’est pas uniquement dans les grandes souffrances que se trouve l’insatisfaction, mais surtout dans la somme des petites contrariétés, des petits inconforts quotidiens. Une atmosphère floue, mais persistante d’insatisfaction générale. Qui me fait dire « Me semble que ça pourrait être mieux! » ou « Ah, si seulement… »

Je commence à prendre conscience des multiples stratégies que j’utilise pour fuir ces contrariétés de la vie plutôt que d’y faire face.

J’ai été témoin de mes tentatives pour trouver une explication à ce qui se passe dans ma vie. J’ai été témoin de mes protestations. Et j’ai été témoin de mes inquiétudes et de mes angoisses. J’ai été témoin de mon sentiment d’injustice (pourquoi ça m’arrive à moi?)

J’ai été témoin de toutes ces choses que je ne voyais pas avant… ou que je refusais de voir, préférant le mensonge à la vérité.

Au fil des méditations, j’ai été témoin de mes grandes et petites misères, et des mécanismes internes qui en sont la cause. J’ai surtout réalisé que J’EN étais la cause.

Découvrir que nous faisons tout pour ne pas être heureux est plutôt déplaisant, mais la vérité n’est pas tenue de nous plaire.

Le bon côté, c’est qu’en faisant l’expérience directe de nos mécanismes internes, en les voyant agir, on peut y mettre fin, et se permettre d’être heureux.

Le Bouddha nous a laissé une méthode concrète, universelle et pratique pour nous en faciliter la tâche.

En terminant, je ne veux surtout pas donner l’impression que « j’ai enfin trouvé le bonheur absolu ». Ou mis la main sur la recette du bonheur absolu. (Ça risquerait de n’être qu’une autre façon de ne pas faire face à la vie 😊)

Je me laisse contrarier et affecter par encore plein de choses; mais moins qu’avant, je crois, et pour moins longtemps.

[1] « Ne soyez pas trompés par des rumeurs ou la tradition ou le ouï dire. Ne soyez pas trompés par la connaissance des écritures, ou par le raisonnement ou la logique ou la réflexion sur une théorie et son approbation, ou parce que certaines vues sont conformes à vos penchants, ou par le respect envers le prestige d’un maître. »

unsplash-logoLa photo est une gracieuseté de Ryan Schroeder

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7 réflexions au sujet de “Le Bouddha et l’expérience directe.”

  1. Je ne sais pas ce qu’on peut répondre car ce que tu dis me semble bien mais pas sujet à discussion. Il est toujours facile de prêcher un convaincu et ceux qui lisent sont avant tout des convaincus (sinon, pourquoi iraient-ils sur le blog ?).
    J’ai lu mais je n’ai pas de commentaire à faire (du moins pas encore).

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  2. Pour cet article je propose (plutôt) le titre suivant:
     »On veut tous être heureux, mais on fait tous quelque chose qui nous empêche de l’être ».
    Il me semble que c’est moins décourageant à appréhender pour la recherche du salut.

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    • Merci, Karl, pour ta suggestion. Depuis le temps que je médite, et que je tente d’être attentif à tout ce que je fais, dis ou pense, je réalise jusqu’à quel point l’ensemble de mes actions vont dans la direction contraire à celle du bonheur. C’est presque décourageant, mais ça me force à redoubler de vigilance.

      J’ai choisi ce titre pour faire ressortir le fait qu’on en fait beaucoup plus qu’on pense, et que la plupart de ces actions contreproductives sont inconscientes. C’est pour ça que Vipassana nous fait regarder profondément.

      Merci encore. C’est apprécié.

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  3. Au contraire, je pense qu’on fait notre possible pour être heureux, mais c’est peut-être la façon qu’on choisit qui n’est pas la bonne!

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    • Merci de ton commentaire, Estelle. En fait, on dit tous les deux à peu près la même chose : de ton côté, « peut-être la façon qu’on choisit qui n’est pas la bonne », et du mien « quelque chose qui nous empêche d’être heureux ». C’est juste que tu l’as dit mieux que moi.

      Ce qui devient de plus en plus clair, pour moi, grâce à la méditation, c’est que le fait d’être heureux ou malheureux est le résultat de mes propres actions. Je suis le seul responsable.

      On pourrait argumenter cette idée de responsabilité personnelle, mais ce serait inutile, je pense. C’est par sa propre expérience qu’on doit en trouver la réponse. Autrement, ça reste une affaire d’opinion personnelle.

      Ton commentaire m’a inspiré un article sur l’importance de l’expérience directe (qui est au coeur de l’enseignement du Bouddha).

      Encore merci,
      Pierre

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  4. Très bon texte. Notre plus grand pouvoir est celui de choisir. Choisir où regarder. Regarder ce qui fonctionne ou ce qui ne fonctionne pas. Et à partir de là, la vie prend son envol ou son atterrissage.
    Si on met notre attention, notre énergie, notre regard sur ce qu’on ne veut pas, c’est cette chose qui grandira, qui prendra de l’expansion. À l’inverse, si on met notre énergie sur ce que l’on veut, c’est cette chose qui grandira. Ce pouvoir immense demande toutefois beaucoup d’entraÎnement. Comme nos muscles. Nous avons tous des muscles à des proportions différentes! Allons donc d’asseoir sur notre coussin pour développer ce merveilleux pouvoir de choisir.

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    • Merci de ton commentaire, Caroline. J’aime beaucoup ton « Choisir où regarder », car je pense que c’est une condition essentielle pour « savoir ce qui ne va pas ». Et, comme toi, je pense que ça prend beaucoup d’entrainement.

      Encore merci, car tu viens de m’inspirer mon prochain article.

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