Le savon à lessive

Tous les phénomènes qui se manifestent à nous
Naissent dans notre cœur et dans notre esprit;
Ils sont dirigés par le cœur et l’esprit,
Ils sont fabriqués par le cœur et l’esprit.

(Le Bouddha, tiré du Dhammapada)

« Elle a trouvé ça très dur! » C’est le commentaire que j’ai récemment entendu d’une amie, sur l’expérience d’une dame qu’elle connait, et qui avait récemment complété un cours de méditation Vipassana.

Avait-elle été déçue? Je ne sais pas. Mais elle ne serait pas la seule. Parmi les dizaines de milliers de gens chaque année qui suivent un premier cours de dix jours, certains en sortent déçus, s’étant peut-être attendus à y passer un bon moment.

Et c’est je pense pourquoi certaines personnes hésitent à faire le saut. Je les comprends. Consacrer dix jours de sa vie à une expérience qui risque de s’avérer difficile n’a pas de quoi générer beaucoup d’enthousiasme.

Et pourtant, selon moi, « trouver ça dur » est une bonne nouvelle. Une bonne chose.

De nombreuses années avant mon premier cours, j’avais pris la décision de tenter d’éliminer de ma vie, toute forme de conflit, tant intérieur qu’extérieur, du plus important au plus subtil. Ne progressant pas beaucoup, sinon pas du tout, c’est avec beaucoup d’empressement que je m’inscrivis au cours, vu que Vipassana offrait une méthode concrète pour se libérer de toute souffrance, de toute insatisfaction. Une méthode pratique. Voilà ce qu’il me fallait.

Par chance, j’avais compris que la méditation Vipassana ne serait pas une occasion de passer un bon moment, de me dorloter, mais plutôt de me nettoyer, de purifier mon esprit. En ce sens, il s’agit plus d’une chirurgie de l’esprit que d’un « massage » spirituel. D’ailleurs, mon fils m’avait averti que je risquais de trouver ça éprouvant, tant physiquement que mentalement.

C’est pourquoi je fus surpris de constater que je ne trouvai pas ça si terrible.

Ce n’est qu’au retour à la maison, lors des méditations quotidiennes, que les choses furent différentes. J’engendrais beaucoup de négativité, beaucoup de violence intérieure, ce qui me semblait être en contradiction avec mon objectif initial d’éliminer tout conflit de ma vie. Je n’avais pas l’impression de progresser.

Comme on nous le conseille, en cas de difficulté ou de confusion, je pris contact avec un enseignant pour lui faire part de ma déception. Sa réponse fut pleine de bon sens et de logique, et je m’en inspire toujours.

« Imagine que tu es en train de laver une chemise qui est très sale. Tu la mets dans la lessiveuse et tu ajoutes du savon. Après quelques minutes, tu soulèves le couvercle pour vérifier comment les choses avancent. Si tu t’aperçois que l’eau est toujours propre, tu devrais te questionner sur l’efficacité du savon que tu utilises, car ça veut dire que la saleté est encore dans la chemise. Si l’eau devient sale, par contre, c’est que le savon a fait son travail et que la saleté a quitté la chemise.

« Les négativités que tu vois se manifester lors de tes méditations sont la saleté dans l’eau de lessive. Ces souillures sont en train de se détacher de ton esprit, comme celles qui sont en train de quitter la chemise. Tu en es témoin. Si tu ne fais rien, que tu ne réagis pas et que tu ne te laisses pas emporter, ton esprit est en train de se purifier. »

Le savon Vipassana est super efficace, et pour peu qu’on l’utilise comme il faut — c’est-à-dire que l’on conserve l’équilibre de son esprit, il va détruire la moindre trace de saleté.

Mais comment expliquer que le simple fait d’observer sa respiration naturelle ou ses sensations physiques produise autant d’effet? Je ne sais pas, et ça n’a pas d’importance, car ça marche. Je laisse aux scientifiques le soin d’en découvrir les mécanismes. Ce qui m’importe c’est un esprit libre de toute saleté, libre de tout conflit.

Pour laver un vêtement, on doit suivre les instructions du fabricant, sans tenter d’en comprendre la physique ou la chimie, et sans constamment soulever le couvercle, ce qui retarde le cycle de lessive. Dans le cas de Vipassana, lors de la méditation, si on cherche à conceptualiser, à évaluer ce qui se passe ou à en forger une explication, on n’est pas en train d’observer. C’est inutile et on a perdu du temps. On a interrompu l’activité de nettoyage.

Je veux conclure en disant que notre esprit est le seul vrai vêtement que l’on possède, et qui ne nous quitte jamais.

Comme je n’avais jamais lavé le mien, il était très encrassé par toutes ces négativités profondément enfouies, et c’est pourquoi ces premières eaux de lavage étaient très sales. Pour certaines personnes, à l’esprit encrassé comme le mien, une première expérience de méditation Vipassana peut s’avérer éprouvante. Et c’est très bien. C’est « le méchant qui sort ».

L’important est ce qui se passe à la fin du cours, de retour à sa vie quotidienne.

Comme on doit le porter tous les jours, ce vêtement, il va se salir de nouveau. On devra donc le laver régulièrement, et l’eau sera encore grise.

Mais — et c’est ce je que constate , l’eau est un peu moins sale qu’avant.

La photo est une gracieuseté de Mark Harpur

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4 réflexions au sujet de “Le savon à lessive”

  1. Il y a un bon moment que je cherche à découvrir ce qu’est la méditation, comment cela se pratique, quelle est la meilleure façon de la faire et aussi comment cela peut nous aider dans notre vie personnelle.
    Au hasard d’une rencontre avec un voisin que je connaissais à peine, nous avons commencé à discuter de méditation et sa connaissance sur le sujet m’a intrigué. Alors j’ai profité de l’occasion pour m’informer plus en profondeur sur la question. Puis un jour, voyant mon intérêt grandissant sur ce sujet, il m’a fait parvenir, à ma demande, l’adresse Web ainsi que l’adresse du blog où je pourrais m’informer davantage sur la méditation Vipassana.
    Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, la deuxième fut la découverte d’un article intitulé sur le blog « Le savon à lessive ». Coup de tonnerre, je venais de trouver la réponse à mes questions. Les bons et moins bons cotés étaient expliqués. La fraîcheur de la vérité apparaissait dans la description de cet article et j’en fut fort ému. La personne qui a écrit ce texte « Pierre » ouvre librement son cœur en se livrant au lecteur pour nous faire connaître son expérience personnelle sur la méditation Vipassana ainsi que sur son quotidien après avoir participé au cours de 10 jours. Merci pour ce travail.
    René Hade

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  2. J’ai beaucoup aimé cet article Pierre, simple, éclairant et qui donne de l’espoir aussi.
    J’observe ton calme et ta sérénité et certainement que la démarche que tu fais dans ta vie y est pour beaucoup.
    Merci d’avoir partagé ton témoignage en toute modestie… où tous les espoirs sont permis.
    Gisèle

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    • C’est intéressant que tu parles en même temps d’espoir et de « démarche », Gisèle, car c’en est vraiment une. (On parle aussi de « sentier » — L’Octuple Noble Sentier.) Plus j’avance dans le sentier, plus l’espoir du début se transforme en confiance. Et plus je vois s’affaiblir ces chaines que sont l’anxiété, le stress, l’ennui et la tristesse, plus la confiance de les briser complètement augmente.

      Merci de ton commentaire,
      Pierre

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