Une mise en garde

Vipassana ne convient pas à tout le monde.

Les articles que je publie dans ce blog sont le fruit de l’enthousiasme qui m’anime envers la méditation Vipassana et du désir d’en partager les bienfaits. Comme je ne veux pas verser dans le prosélytisme, en prétendant que tout le monde devrait s’y adonner car ça fait des miracles, j’ai pensé à cette mise en garde. Par contre, j’en laisse le soin à quelqu’un de beaucoup plus qualifié que moi.

En plus d’être un enseignant de méditation Vipassana expérimenté, Paul Fleischman est un psychiatre, professeur de psychiatrie et qui a longtemps agi à titre de psychiatre de psychiatres. Le texte qui suit est une traduction d’une allocution qu’il a prononcée dans des universités américaines[1]. Voici ce qu’il dit :

« En tant que guide de randonnée pédestre doté d’un sens des responsabilités, en plus de vanter les bienfaits esthétiques et physiques de la randonnée au programme de la journée, vous vous assureriez d’abord de bien renseigner tout futur participant de la longueur de cette randonnée, de son inclinaison, de son dénivelé, et de toute autre difficulté. De la même manière, Vipassana constitue une expérience rigoureuse, et qui ne convient pas à tout le monde.

« Quelques-unes des difficultés que les étudiants peuvent rencontrer sont inhérentes aux dix journées que dure le cours. Ainsi, tous ne se sentent pas à l’aise à l’idée de se séparer de leur environnement familier, ou de consacrer autant de temps, plongés dans leur propre esprit, en silence et durant d’aussi longues heures.

« Tout apprentissage comprend une bonne dose de frustration, et ce n’est pas tout le monde qui est disposé à faire l’effort de se défaire de ses vieilles habitudes, et de surmonter les obstacles à l’adoption d’une nouvelle vie mentale.

« Une retraite en résidence entraine une certaine perte de contrôle sur son horaire quotidien ou sur sa diète habituelle, les Centres Vipassana étant libres de tout alcool, tabac et viande.

« Une autre difficulté d’une telle retraite est la suspension de notre capacité à nous distraire de tout inconfort interne. Dans la vie ordinaire, chacun de nous a développé une panoplie d’activités distrayantes, outils externes servant d’inhibiteurs neurologiques, qui nous aident à « fermer » certaines parties de notre système nerveux. Une autre manière de dire qu’une vie en santé inclut une part d’évitement. Cependant, au cours des dix jours de méditation, ces habiles, mais restreignantes, stratégies sont mises de côté. Pour la plupart des gens, cela favorise l’émergence de la profonde expérience émotionnelle et psychologique qui constitue justement le trésor de ce cours. Mais pour certains, une fois que les distractions inhibitoires sont placées en suspens, et qu’il n’y a pas possibilité de lire, de regarder la télévision ou de téléphoner à un ami, la coupure est difficile. Si vous avez un historique de pertes de contrôle, épisodes au cours desquels votre esprit est submergé par l’excitation, la dépression, l’anxiété ou l’hallucination, il n’y a pas de raison valable de vous en imposer encore plus durant dix jours de silence. Le déluge de pensées, de rêveries, de sensations et de cinéma intérieur peut devenir accablant s’il n’y a pas aussi une capacité à retrouver sa concentration, à contrôler la réflexion, à réintégrer et à assimiler cette suite de contenus mentaux nouveaux et excessifs. C’est particulièrement le cas dans les premiers jours, au début de l’apprentissage, où la pratique, intégrée en partie seulement, peut, chez certaines personnes, s’avérer inadéquate pour faire face à l’absence de leur organisation externe habituelle. Par contre, de nombreuses personnes apprennent à devenir plus concentrées et à contrôler leur esprit jacasseur, sans avoir besoin de ces distractions.

« Les centres de méditation Vipassana peuvent vous assister lors de votre inscription, et vous aider à décider si vous êtes en mesure de profiter du cours de dix jours ou pas.

« Il y a récemment eu un flot de publicité, ressac prévisible à la prolifération effrénée de pratiques qui ressemblent à de la méditation, enseignées par des gens à peine formés, et au sujet desquelles les critiques font état d’expériences négatives. Quelques chercheurs ont déclaré que les réactions confuses à la méditation constituent une « nuit noire de l’âme », comme si les troubles psychologiques vécus par ces participants sont des événements mentaux uniques qui nécessitent des termes religieux et une compréhension exotique.

« Je suis heureux de voir des journalistes alertes, des psychologues et des enseignants sonner l’alarme sur ces tripatouillages naïfs et maladroits au nom de la méditation. La méditation est aujourd’hui aliénée de son contexte, commercialisée et mise en marché avec l’enthousiasme réservé aux modes, et sans trop de préoccupations pour son impact.

« Je ne crois pas qu’il faille fabriquer de nouvelles maladies ou phases mentales sous de nouvelles nomenclatures pour comprendre ces problèmes. La méditation devrait être enseignée par des gens qui ont été formés et qui ont trempé dans leur propre pratique durant des décennies. Des décennies. Les futurs étudiants doivent avoir accès à une compréhension claire de ce qu’ils choisissent ainsi qu’à une évaluation sérieuse de leur aptitude. Ils doivent aussi comprendre que lorsqu’on leur déconseille la méditation, il ne s’agit pas de « rejet », mais plutôt d’un conseil offert par un enseignant prudent. Et nous devons tous garder à l’esprit le fait que chacun de nous, tout le temps et à des degrés divers, est sujet aux fragilités communes aux êtres humains, comme l’anxiété, la dépression, la panique et toutes formes de souffrance mentale. (C’est d’ailleurs pour cette raison que nous voulons méditer.) La méditation n’est pas la cause de toute cette anxiété, de cette confusion ou de cette « nuit noire » qui se manifeste dans la vie de personnes qui ont entrepris une telle démarche, parce que ces gens ont déjà subi plusieurs influences, avant et après avoir médité, telles que leurs gènes, leur famille, la religion, l’école, etc. Je n’ai jamais rencontré personne qui n’a pas eu de nuit noire, et ce n’est ni unique à, ni causé par la méditation. Il n’est pas nécessaire d’ignorer des siècles de psychologie et de psychiatrie, pour ensuite les réinventer, afin de comprendre pourquoi la méditation devrait être enseignée avec prudence, respect, formation et tradition.

« Vipassana devrait être pratiquée dans une atmosphère libre de prétentions exagérées de guérison médicale ou de transplantation radicale de personnalité. Un des éléments fondamentaux de la méditation comme art de vivre demande qu’elle ne soit pas engagée sur la fausse piste d’objectifs limités. Vipassana n’est en aucune manière un substitut à un traitement de quelque nature que ce soit. Ce n’est pas une cure ni une sorte de prévention pour des désordres mentaux ou physiques. Personne ne peut guérir de tout mal, et toute activité qui met l’accent sur l’aspect « remède » perd la perspective plus large qui anime Vipassana, qui est un cheminement spirituel de toute une vie, et non seulement une manière d’éliminer les maladies.

« Vipassana ne peut modifier que ce qui est modifiable. Personne ne peut être transformé au-delà de l’élasticité que lui permet sa naissance. Aucune séance de pratique ne peut faire de chacun un Maurice Richard (ndt). Aucun système d’éducation ne peut faire de chacun un Albert Einstein. Les institutions sérieuses d’enseignement offrent la possibilité d’amélioration, mais aucune formule magique pour sortir de ses limites personnelles. Le Bouddha n’a jamais garanti à tous la libération de la souffrance, car il avait senti que « ceux qui comprennent sont difficiles à trouver », et il ne s’inquiétait pas de savoir si le monde entier pourrait être libéré. Il a enseigné à ceux à qui il pouvait, à ceux qui étaient capables et prêts. Tout éducateur rationnel est guidé par « de la modestie dans nos prétentions, de la prudence dans nos affirmations ». Selon l’enseignement du Bouddha, le progrès d’un étudiant est influencé par des facteurs courants tels qu’un enseignement approprié, une compréhension claire et un effort assidu, mais nous sommes également le produit de notre « kamma » passé, et tous n’ont pas « muri » de la même manière. Aujourd’hui, on dit plutôt que les gènes et l’environnement nous fournissent les opportunités, les contraintes et les limites.

« Vipassana peut également se trouver dénaturée lorsque ses participants mettent l’accent sur les présumées réalisations de méditants décédés, légendaires ou extrêmes. Une telle insistance sape le véritable progrès, et les véritables limites, que cette méditation apporte à la vie de vraies personnes. Les gens vraiment exceptionnels sont justement ça, des exceptions. Les gens qui arrivent à une grande sagesse y sont parvenus grâce à un mélange d’effort et de talent — vous pourriez dire « une longue chaine de renaissances », car c’est ainsi que le Bouddha l’avait formulé pour expliquer la grande diversité des résultats à long terme issus d’une vie construite sur la méditation. Pour mieux comprendre ce que la méditation peut ou ne peut pas accomplir, chaque personne devrait évaluer sa propre expérience. »

[1] Fleischman M.D., Paul. A Practical and Spiritual Path: An Introduction to Vipassana Meditation. Based upon the Yale and New York University talks of January 19th and February 15th 2015.

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2 réflexions au sujet de “Une mise en garde”

    • Merci de trouver ça intéressant, Marcel H. Par contre, je pense que ce serait bien utile qu’on en sache un peu plus sur tes raisons.

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