Au cours de ce début d’hiver, j’étais inscrit à ma retraite annuelle de méditation Vipassanā, dont l’objectif est d’entrainer notre esprit à regarder au-delà des apparences, et percevoir la réalité ultime de notre corps. C’est au moyen de ce type d’observation que nous pouvons arriver à comprendre la nature de l’existence.
Selon le Bouddha, la cause de tant de misère et de conflits — internes comme externes — réside dans le fait que les êtres humains ignorent qu’ils ne pensent et n’agissent qu’en fonction des apparences, persuadés que ce qu’ils perçoivent par les sens ou par leur intellect constitue la vérité, la réalité. C’est la raison pour laquelle quiconque veut se libérer ou se mettre à l’abri de la souffrance doit développer son propre esprit, le rendant apte à détecter ce qui est difficilement perceptible. Ce n’est qu’en comprenant sa propre réalité qu’il peut enfin découvrir comment il se fait mal lui-même, et y mettre fin une fois pour toutes.
Après une douzaine de jours d’entrainement, lors de la pause du midi, je marchais sur un étroit chemin forestier bordé d’un peu de neige quand, juste à ma droite, surgit un écureuil roux. Naturellement, aussitôt qu’il m’aperçut, il déguerpit, traversant le sentier vers la gauche. Sans trop savoir ce qui me prit, je lui dis doucement : « Hé ! N’aie pas peur ! Je ne te ferai pas de mal. »
Et là, à ma grande surprise, il s’arrêta net à 6 ou 7 mètres, et se retourna, me regardant fixement, debout sur ses pattes arrière. Sans trop y penser, je lui dis « Tu sais, faut pas avoir peur de moi. Si je te faisais du mal, ce serait me faire mal à moi-même. »
Je fus encore plus étonné lorsque l’écureuil revint du côté droit en s’approchant un peu, toujours debout et me fixant droit dans les yeux. Ce n’est pas ce que j’ai pensé sur le coup, mais, en écrivant maintenant ces lignes, il me plait d’imaginer qu’il voulait en savoir plus.
J’ai quand même jeté un coup d’œil derrière moi, car je ne voulais pas qu’on me voie, parlant à un écureuil.
« Tu sais, lorsque je te regarde, je vois une charmante petite bête, avec 4 pattes, de la fourrure et une grosse queue touffue. Je ne sais pas pour toi, mais tu as certainement vu que ce gros être bizarre est assez différent de toi. Ça, c’est la réalité apparente, c’est-à-dire celle que l’on perçoit au moyen de nos sens.
« Mais si je creuse au-delà de ce qui saute aux yeux, et que je considère de quoi nous sommes tous les deux composés, c’est alors une tout autre réalité qui apparait. En fait, bien au-delà des particules qui constituent ton corps et le mien, tout ce qui existe dans l’univers — les étoiles, les océans, les montagnes, les arbres, les animaux et les humains — n’est constitué que de 4 formes d’énergie : la chaleur, le mouvement, l’extension (le fait d’occuper de l’espace) et la cohésion. Il n’y a rien d’autre : c’est la réalité ultime de la matière.
« Nous pouvons penser que nos corps contiennent ces éléments, mais ce n’est pas la réalité. Ces 4 éléments forment un champ qui, non seulement s’étend à tout l’univers, mais qui est l’univers lui-même. Rien n’existe en dehors de ces éléments. Comme les vagues ne sont pas séparées de la mer, toi et moi ne sommes que des composites de ces éléments fondamentaux. En d’autres mots, toi et moi ne sommes pas distincts l’un de l’autre. Nous sommes l’univers.
« Mais ce qui va t’étonner encore plus est que même au plan mental, il n’y a aucune séparation entre toi et moi. Là aussi, notre esprit est la manifestation de 4 processus : la conscience, la perception, la sensation et l’action. En dehors de ça, il n’y a rien d’autre. Tu veux que je continue ? »
Comme pour m’encourager à en dire plus, le petit animal traversa vers la gauche, encore en se rapprochant. Il n’était maintenant qu’à 3 mètres, encore debout, en me regardant fixement. Naturellement, il ne m’en fallut pas plus.
« Je vais te faire un résumé de ce qui s’est passé il y a quelques instants. Lorsque tu as surgi tout près de moi, sans savoir de quoi il s’agissait, tes yeux ont pris conscience de quelque chose : une forme. Pareil pour moi. C’était un acte de conscience visuelle.
« Instantanément, tu as mis une étiquette sur cette forme : “quelque chose de gros qui se rapproche”. De mon côté, j’ai perçu un adorable écureuil qui s’enfuyait. Ces étiquettes ont été fabriquées par toi et moi. La science moderne reconnait maintenant que notre perception de la réalité n’est pas une image fidèle de celle-ci, mais plutôt une transformation subjective. Les scientifiques disent que la pensée participe à la perception. En d’autres mots, la perception est un acte. De l’activité mentale.
« En un rien de temps, tu as évalué l’image que tu as toi-même fabriquée. Dans ton petit corps, tu as ressenti quelque chose de déplaisant, et tu n’as pas aimé ça. De mon côté, parce que je t’ai perçu comme tellement mignon, j’ai aimé ce que j’ai ressenti. C’est la partie sensation.
« Immédiatement, tu as réagi, et t’es éloigné de ce que tu as perçu comme un danger. C’est la partie action, ou ce qu’on appelle karma, dans le jargon qu’on utilise. Ce qui est étonnant est que ces 4 processus se sont déroulés en une fraction de seconde. Ce que nous essayons de comprendre, lors de ces retraites de méditation, est que nous réagissons à des sensations qui sont le produit d’images de notre propre fabrication. À moins d’y être entrainé, c’est très difficile à détecter, car le processus est prodigieusement rapide.
« Grâce à cet effort d’exploration intérieure, je commence — petit à petit — à réaliser que cette idée d’un être séparé et existant par lui-même est un produit de notre imagination. S’il n’y avait pas ces huit éléments, ou même s’il n’en manquait qu’un seul, aucune existence ne serait possible. Par conséquent, il n’y a pas de dualité : pas de toi, pas de moi. Les êtres vivants, leurs émotions et leurs sentiments, les animaux, les montagnes et les étoiles, tout ce qui existe n’est que différentes manifestations de ces huit éléments. C’est ça, le miracle de la vie. »
L’écureuil retraversa le sentier pour s’arrêter maintenant juste devant moi, quasiment à mes pieds. À voir cet être si petit me regarder si intensément, comme s’il avait compris qu’il m’était impossible de lui faire du mal, je dois avouer que je ne pus éprouver autre chose que de l’amour et de la bienveillance.
Bon ! En vrai, il avait compris que je ne lui donnerais pas de nourriture. Alors il disparut.
Cette brève anecdote touche à l’essence de l’enseignement du Bouddha, qui peut se résumer ainsi : ultimement, tout être vivant n’est qu’un jeu entre les éléments matériels et mentaux mentionnés plus haut. C’est tout. Notre existence en tant que « être humain » ou « écureuil », n’est que fictive, pas réelle, c’est-à-dire du domaine de la réalité apparente. Bien entendu, parce que nous vivons en société, nous devons communiquer en utilisant « toi » et « moi », mais ce n’est que pour des raisons pratiques et conventionnelles.
La cause de toute souffrance est l’agrippement à cette image autofabriquée d’un Moi, d’un Mien. Le Bouddha le disait souvent : il n’y a pas de « personne » qui souffre, il n’y a que souffrance. Lorsque nous intégrons profondément cette vérité, il n’y a plus de souffrance possible.
Plus je progresse dans l’enseignement du Bouddha — et je n’en suis qu’au début, croyez-moi —, plus je suis heureux. Par conséquent, je demeure convaincu que si chaque humain entreprenait de vraiment se connaitre et de vivre en fonction de sa réalité ultime, il y aurait beaucoup moins de conflits, beaucoup moins de misère, et chacun vivrait dans la paix et dans l’harmonie.