Cours, Lola, cours

Jouer dans ses pensées est une distraction risquée.

Cours, Lola, cours (Lola rennt) est un très bon film allemand datant de 1998. Il est construit de 3 séquences qui ont exactement le même début, mais qui évoluent et se terminent de manière bien différente : une jeune fille raccroche le téléphone avec son copain, et elle a 20 minutes pour lui sauver la vie en lui apportant une somme d’argent importante, somme qu’elle espère obtenir de son père, un gérant de banque. Dans la première séquence, on la voit descendre l’escalier en courant, trébuchant sur un homme qui promène son chien. Ce retard de 10 secondes fait qu’elle devra patienter pour parler à son père qui vient tout juste de s’asseoir avec une cliente. Cette attente entraine d’autres d’événements qui l’empêcheront d’arriver à temps pour sauver son ami. Une autre séquence présente la même course dans l’escalier, mais cette fois, Lola saute par-dessus l’homme au chien. Pas de retard de 10 secondes, et des conséquences complètement différentes. (Je ne vais pas divulguer la fin, quand même.)

On voit bien jusqu’à quel point ces dix secondes ont été, pour Lola, une distraction aux conséquences vitales. Mon amusant petit récit évoque les problèmes que je me suis causés par une vie de « distractions », et ce que j’ai constaté en travaillant à les réduire.

2005

« Ah, si j’avais écouté mes parents, aussi! Je serais médecin aujourd’hui, et j’aurais pu vivre ici. » C’est en passant devant ces belles maisons, lors d’une marche dans le quartier voisin, que je me fais cette « réflexion ». Et c’est comme ça chaque fois. Mêmes maisons, mêmes remords.

Plongé dans ces tristes réflexions, je n’ai pas vu ce superbe cerisier tout en fleurs, ni senti les lilas qui abondent dans le secteur.

Même si j’ai mangé il n’y a pas longtemps, j’ai quand même envie d’une gâterie. Je vais passer par la pâtisserie, m’acheter un beigne (ou deux), oubliant l’avis du médecin qui me recommande d’y aller mollo avec le sucre.

Retour aux remords, qui se transforment vite en inquiétude financière pour le futur.

Derrière moi, des pas s’approchent, et je me vois doublé par une magnifique paire de jambes. J’y reste accroché, l’inquiétude ayant disparu. J’accélère, tentant de faire durer le plaisir, mais une hernie me rappelle mon âge. « Ah, si j’avais 20 ans de moins! Fini pour moi, ces beaux corps-là! Misère! » Indifférente à mes regrets, la joggeuse s’est éloignée, puis a pris à gauche. Je continue tout droit, afin d’éviter un détour qui m’aurait éloigné de la pâtisserie. Et puis la hernie qui ne me lâche pas. « Maudite vieillesse! » Je me mets quand même à fantasmer sur la propriétaire des jambes, imaginant des scènes avec lesquelles elle ne serait sûrement pas d’accord.

Des bruits de freins et un klaxon. « Hey, le cave! Tu regardes pas avant de traverser les rues? » Je réponds par un petit geste : « Bon, bon! On se calme! La rue t’appartient pas! » Les beignes ont remplacé les jambes, mais pas sans un « Il se prend pour qui, c’t’espèce de débile? »

Je prends à droite pour passer à la pâtisserie, rejetant la mise en garde du médecin. « Faut pas virer fou avec le sucre! J’peux bien me gâter un peu! » Persuadé d’en savoir plus que le médecin, je ne remarque pas le trou dans le trottoir. Vous devinez la suite : « Maudit, que ça fait mal! Bande d’endormis de fonctionnaires! »

Inutile de dire que je ne suis pas allé à la pâtisserie, marmonnant et boitant sur le chemin du retour. « Fallait que ça m’arrive. Cassé comme un clou, pas capable de faire de l’argent, une hernie. D’la misère à pisser, en plus. J’avais ben besoin de ça, moé! »

« Eh, que la maison est loin! »

2015

Voilà 4 ans que j’ai fait mon premier cours Vipassana. Quatre années au cours desquelles je m’efforce de suivre la recommandation de continuellement maintenir l’attention sur les sensations (corporelles et mentales), afin d’arriver à vraiment comprendre que chaque moment de conscience ne dure qu’un temps, immédiatement remplacé par un autre. Pas très habile au début, je me suis fixé des objectifs simples, comme maintenir mon attention sur une partie mobile du corps, jusqu’au prochain lampadaire, par exemple. Et répéter.

Comme je le fais encore, je prends une marche, mais, cette fois en méditant, c’est-à-dire en étant simplement attentif aux sensations, à la réalité du moment.

Je croise les maisons, toujours aussi belles. Je remarque une sensation déplaisante, et qui accompagne un début de « Ah, si j’avais… » Plutôt que me laisser emporter, je maintiens mon attention, et je remarque que la sensation mentale déplaisante a disparu, remplacée par une autre, très plaisante à la vue de ce superbe cerisier en fleurs.

J’en profite pour m’emplir les poumons des lilas que je rencontre ensuite, et je remarque une sensation dans l’estomac. Envie d’un beigne. Il n’y a pas longtemps, j’aurais mis en place une « stratégie » de déni des recommandations du médecin et de planification d’itinéraire vers la pâtisserie. Pas cette fois. Je remarque simplement le désir : « Voyons voir combien de temps ça va durer! » Je n’ai même pas eu le temps de terminer la phrase qu’il a disparu. Maintien de l’attention.

Les mêmes pas. Une autre magnifique paire de jambes. Là, les sensations sont vraiment agréables. Je ne presse pas le pas, mais c’est quand même difficile de détourner le regard. Comme je veux faire durer le plaisir, je me laisse emporter par les apparences, et spéculer sur la forme de ses fesses. Je me secoue pourtant, et reviens rapidement à la réalité : ce que je crois être une « belle fille », là devant moi, est plutôt une fabrication mentale, une image qui n’a rien à voir avec la réalité. C’est logique : ce que je vois comme une jolie fille, un tigre aurait plutôt vu son prochain lunch.

La joggeuse a pris à gauche et disparu. Ce plaisir non plus n’a pas duré. Retour à l’attention du moment. Du coin de l’œil, je vois venir l’automobiliste pressé. Je m’arrête, et ne dis rien. À quoi ça servirait? Un geste amical de la main, qui entraine son sourire.

Une nouvelle sensation apparait. L’image des beignes. « Voyons voir combien de temps cette envie va durer. » Disparue, l’envie. Oups! Elle revient. Et elle disparait encore. Collant, le désir.

Cette conscience attentive me fait remarquer le trou dans le trottoir. Le même? Peut-être. Il a grandi depuis la dernière fois, en tout cas. Ça aussi, ça change. La petite envie qui revient, et qui repart aussitôt.

Un peu fatigué, je tourne le coin de la rue et vois que la maison est encore loin. Sensation déplaisante. Et sourire. « Bon ben, ça va être quelque chose à observer. »

Pas de colère, pas d’entorse, pas de regrets, pas d’inquiétude… et pas de sucre; c’est sous la protection de cette forme d’attention, et en paix que je suis revenu à la maison. Constatant par moi-même les bienfaits de cette recommandation du Bouddha, je suis déterminé à y travailler encore plus fort.

La réalité est plus sécuritaire.

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13 réflexions au sujet de “Cours, Lola, cours”

  1. Je n’ai jamais su en 2005 que tout ça se tramait dans ta tête, mais je peux définitivement dire que tu n’es plus le même depuis Vipassana! Je suis contente que ma fille participe chaque jour à tester tes limites et te faire pratiquer 😂😘 Tu as parfaitement raison, la vie est bien plus belle quand on est en mesure de se départir de nos pensées négatives!

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  2. Bonjour Pierre.

    J’ai bien souri en lisant ton texte « La réalité est plus sécuritaire ». C’est une description des plus banales des choses de la vie, mais qui, comme dans les images du film que tu mentionnes au début peuvent avoir une fin complètement différente. En ce qui me concerne, ton écrit équivaut autant sinon davantage que plusieurs livres qui ont été écrits sur ces sujets. Ta simplicité est des plus explicative et signifiantes.

    René

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    • Je voulais faire sourire, justement. Comme le disait le Bouddha, on apprend plus en regardant sa propre vie que tous les écrits du monde. Faut juste apprendre à regarder objectivement.

      Merci, René

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  3. « Cours Lola, cours » est un film vraiment réussi qui m’a beaucoup marqué par son scénario original et son traitement fort subtilement développé. Tu ravives ainsi, cher Pierre, de bien beaux souvenirs cinématographiques d’un autre millénaire certes mais toujours très présents en ma mémoire pas toujours vive. En passant, dommage que ce film ne soit pas présenté plus souvent au petit écran tant son sujet est toujours d’une brûlante actualité!
    Le parallèle que tu dresses envers tes propres expériences et ce film est fort judicieux et nous fait prendre conscience combien chacun de nos gestes posés ou non peut avoir une incidence, conséquence nullement soupçonnées sur le cours de notre existence et également sur celui des autres. Il nous appartient donc de réfléchir avant d’agir et nul doute que ta démarche spirituelle suivie avec grand soin car je te sais très discipliné, doit être d’un grand secours; grand bien t’en fasse!

    Chapeau également à ta prose alerte, actuelle versant parfois dans l’autodérision qui rend la lecture de cet article édifiant, très agréable!

    J’attends ta prochaine ponte avec impatience…

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    • Merci, Serge. C’est tout ce que je désire: partager mon expérience avec cette forme de méditation. Quant à l’autodérision, ça devient plus facile avec l’affaiblissement de l’ego.

      Prochaine ponte dans 2 semaines!

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  4. Super bon! C’est très encourageant 😉
    Mais comme il y a 3 histoires dans Cours Lola Cours, j’ai hâte de lire ta troisième histoire! 2020 peut-être?
    Hihihi

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    • Heureusement, il n’y aura pas de 3e histoire, car il n’y en a qu’une avec une fin heureuse, les 2 autres étant tragiques. Quand à 2020, le mieux que je puisse suggérer est dans les 2 « Grenouilles ». Plus je médite, plus l’ego s’affaiblit, et c’est ça la 3e partie de ma vie. 😊

      Merci, Caro.

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  5. C’est un texte très intéressant, merci pour le partage.
    Évidement, la conscience joue un rôle important dans notre vie et fait toute la différence…
    Le défi est d’être en pleine conscience à tout instant.

    Se le faire rappeler fait du bien.
    merci.

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    • C’est ce que le Bouddha recommande: conscience attentive… et équanimité… à tout instant.

      Je te livre un petit secret: je me suis mis des petits Post-It partout dans la maison. Chaque fois que j’en vois un, je porte attention aux sensations. C’est fou les moments où je ne suis pas conscient.🙂

      Merci, Chantale

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  6. Belle leçon de vie que j’essaie d’appliquer mais ça n’est pas toujours facile.
    Un grand merci à Serge qui m’a permis de vous découvrir.
    J’attends la suite avec une certaine impatience….
    Eva

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    • Pas toujours facile, en effet, mais je me suis aperçu que tout effort que je fais dans ce sens est très payant.

      Dans 2 semaines pour la suite, et je pense avoir trouvé mon sujet.

      Merci, Eva

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