Lâcher prise sans forcer

SE FORCER à lâcher prise ne fait que renforcer l’attachement.

En date du 11 juin, environ 703 000 occurrences Google en français et plus de 23 millions en anglais. C’est ce que l’on obtient lorsqu’on lance une recherche avec « lâcher prise » ou « letting go ». À juste titre, le lâcher-prise est devenu la préoccupation de l’heure, et ces interrogations Google sont autant de demandes d’aide. « Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour lâcher prise? Aidez-moi, quelqu’un! »

Les psychologues nous expliquent différentes méthodes pour lâcher prise, et, dans les médias, de nombreuses personnalités publiques nous révèlent comment elles y sont arrivées. Nous écoutons leurs paroles avec intérêt et tentons d’appliquer leurs recommandations. Les librairies offrent des centaines de titres sur le lâcher-prise, livres que nous lisons avec avidité, animés par l’espoir d’enfin trouver une paix intérieure. Chaque jour, nous recevons des messages Facebook nous enjoignant de lâcher prise.

Je serais bien mal venu de dénigrer ces conseils, car je parlerais sans vraiment savoir, d’autant plus que de nombreuses personnes ont suivi ces recommandations et sont heureuses des résultats obtenus. Par contre, sans risque de me tromper, je peux affirmer que lâcher prise est difficile. Il suffit de demander à celle qui essaie d’arrêter de fumer ou à celui qui en veut toujours à son ex, même après des années de séparation.

Est-ce sans espoir? Est-ce seulement possible pour tous d’y arriver? Je suis maintenant convaincu que oui, car je pense avoir fait un peu de progrès. Je dis bien UN PEU de progrès. Par contre, je ne vais pas offrir des recommandations, n’ayant pas encore maitrisé l’art du lâcher-prise. Avec plus de 68 années d’existence, je suis plutôt devenu un expert… de l’attachement 🙂

Je veux seulement parler de mon expérience personnelle.

Pourquoi est-ce que le lâcher-prise est tellement difficile?

Lorsqu’on s’efforce de lâcher prise, on a toujours un objet en tête : de l’être cher décédé, jusqu’à l’ex à qui on ne veut pas pardonner, en passant par cette damnée cigarette lorsqu’on veut arrêter de fumer, ou par ce morceau de gâteau qui va se transformer en un kilo de plus.

La pratique de la méditation Vipassana m’a fait réaliser que faire des efforts pour agir sur l’objet en question est d’une efficacité limitée. On réussira peut-être à lâcher prise pour un objet quelconque, mais on ne sera pas libéré de l’attachement pour autant. Et c’est de cela qu’il s’agit : notre tendance à l’attachement.

Vipassana est une exploration des processus cachés qui sont à l’origine de nos propres difficultés, exploration qui passe par les sensations physiques. La plupart de nos sensations physiques sont tellement subtiles qu’on ne les perçoit pas. Et pourtant, elles ont une influence majeure sur notre comportement et sur notre état d’esprit, car ce sont ces sensations physiques qui sont les « impulsions » qui nous font agir. Une impulsion n’est pas seulement mentale; elle est mentale ET physique.

J’ai découvert que ce sont des sensations physiques qui me poussent à tenir fermement à mes opinions. Une sensation physique qui me « commande » de prendre cet autre morceau de gâteau. Une sensation physique qui m’incite à m’inquiéter de mon compte en banque.

Et c’est ici toute la force de cette technique de méditation : pour se libérer de cette influence, il suffit de prendre conscience des sensations et les observer de manière objective. Et il faut faire ça « live ». En temps réel. Au moment où ça se passe.

Lire sur le sujet ou écouter un scientifique en parler ne sera pas suffisant. Je le sais, car j’en ai lu des livres et des études scientifiques ?

Lors du cours de dix jours, nous apprenons à « prendre conscience » en explorant systématiquement les sensations physiques qui se manifestent sur le corps, passant des plus grossières (ex. douleurs) aux plus subtiles (ex. vibrations). Des sensations extérieures aux sensations intérieures. Nous apprenons — très graduellement — à observer une douleur physique de manière objective, sans attachement. Ce n’est plus « Ma douleur », mais une sensation comme une autre, impersonnelle. Lorsque c’était « Ma douleur », je désirais ardemment qu’elle disparaisse. Maintenant, j’utilise la douleur comme outil pour conserver l’équilibre de mon esprit. Pour apprendre à garder mon calme. La réaction d’attachement a été désamorcée. J’ai lâché prise.

Mais je ne m’inquiète pas car l’attachement reviendra. Et il faudra alors recommencer. Encore et encore. Il reviendra… mais de plus en plus faible.

Ce qui cause la souffrance est le fait de tenir à ce qu’une expérience intérieure (physique ou mentale) disparaisse : c’est « ma douleur », « mon émotion », et je n’en veux pas. Lorsqu’on développe l’habileté à observer objectivement cette expérience intérieure, la souffrance s’en va toute seule. Plus besoin de forcer.

Graduellement, on développe l’habileté du non-attachement. Plus besoin de lâcher prise, car il n’y a pas d’objet à « lâcher ».

Il y a une histoire que j’aime bien. Un touriste arrive à Montréal et s’adresse à un musicien de rue. « Dites-moi! Comment je fais pour me rendre à la Place des Arts? » Et le musicien de répondre: « Il faut pratiquer, pratiquer, pratiquer! »

Vipassana est un outil qui aide à nous libérer de l’attachement, et à faire face à toutes les difficultés de la vie, avec de plus en plus de sérénité. Mais, comme pour toute habileté, il faut pratiquer, pratiquer, pratiquer.

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