Le grand parapluie

« En se protégeant, on protège les autres; en protégeant les autres, on se protège soi-même. » (Le Bouddha)

Partant de cette indéniable vérité que tous les êtres cherchent à être heureux, le Bouddha déclara qu’il est impossible pour quiconque d’être véritablement heureux s’il ne s’abstient pas de tout ce qui pourrait nuire à la paix et à l’harmonie de l’autre.

Depuis que son enseignement est entré dans ma vie, je vois en ma quête du bonheur personnel, une responsabilité sociale : il est de mon devoir d’être heureux… au bénéfice des autres.

Après tout, est-ce que quelqu’un était intéressé par mes colères et mes reproches? Intéressé à ce que je dise du mal de lui? Intéressé à ce que j’insiste pour que les choses se passent toujours comme je le veux, ou être témoin de mes inquiétudes ou de mes crises d’anxiété?

Je vois maintenant cet objectif d’élimination de ces tendances égocentriques comme bénéfique… pour moi comme pour les autres.

Logique, non? Et pourtant, j’avais toujours vécu dans l’ignorance complète de cette vérité. Aveuglé par mes propres colères, je ne m’ouvrais les yeux qu’avec les larmes de l’autre… et toujours trop tard. Et ça, à la condition que je m’en aperçoive. De combien de peines ou de frustrations ai-je pu être la cause sans même m’en rendre compte? Ni pendant, ni après.

Ce manque de sensibilité me faisait ignorer jusqu’à quel point le moindre mouvement d’impatience de ma part avait un impact sur l’autre. Léger, soit, mais quand même présent.

Après mes colères, donc, suivaient — parfois, et pour moi-même — ces « je n’aurais pas dû », puis la ferme résolution de faire mieux la prochaine fois… résolution qui durait jusqu’à la prochaine colère. Encore et toujours.

Pourquoi n’arrivais-je pas à sortir de cet éternel recommencement?

J’étais venu à Vipassanā d’abord pour moi, désemparé, ne sachant pas quoi faire pour améliorer ma vie. Voulant changer, mais sans piste aucune. Bien que témoin de l’effet que pouvaient avoir mes colères ou mon anxiété sur mes proches, mon attitude en était plutôt une de « tant pis, c’est pas de ma faute ».

C’est par cette méthode différente d’observation de soi que j’allais découvrir ce que je n’avais jamais entendu ou lu sur la mécanique cachée de l’esprit humain. J’ai commencé à comprendre qu’entre sensation et réaction, il y a un lien, un désir obsessif de sensations agréables. Profiter de tous les plaisirs sensoriels et intellectuels possibles. Désir tellement obsessif que je ne supportais pas d’en être privé.

Par l’observation systématique des sensations physiques subtiles qui opèrent continuellement, je pénétrais dans une partie inconnue de mon esprit, commençant à mettre au jour ces forces qui engendrent la colère, l’anxiété, et tout ce qui est susceptible de me rendre malheureux.

Avec une bonne et calme concentration, je découvrais que ces moindres impulsions susceptibles de me sortir de cet état de calme profond étaient toutes dues à une pensée « Moi ». Une pensée « Je ». Très graduellement, je compris que ces sensations qui apparaissaient sans que j’en aie le moindre contrôle ne sont que des phénomènes changeants et impersonnels. Et que c’est en cessant de m’y agripper que je pourrais éventuellement arriver à vivre parfaitement en paix et parfaitement heureux.

De temps en temps, je pouvais observer des sensations très déplaisantes aux genoux et au dos, par exemple, de manière parfaitement calme. Mais s’il se rajoutait une autre sensation désagréable ailleurs (et ça pouvait être une douleur physique ou bien le son d’un méditant toussant derrière moi), là je produisais un « c’est trop pour moi », et je passais de « douleur » à « souffrance » en une fraction de seconde. À cause de ce « moi » qui s’était faufilé dans l’équation, le calme avait disparu, et ce qui n’était que des sensations impersonnelles et incontrôlables s’était soudainement transformé en une souffrance personnelle insupportable.

Le développement de cette acuité d’attention fit que, de retour à la maison, au fil des jours, je suis devenu un peu plus habile à voir venir cette fameuse infiltration du « moi » et d’y mettre fin, détruisant ce germe de colère, d’anxiété ou d’inquiétude avant d’en être submergé.

Cette habileté se développait sans trop que je ne sache ni comment ni pourquoi. À répéter ces moments d’attention objective au phénomène du changement, je développais sans doute les réflexes qui me mettaient à l’abri de ces élans nuisibles.

Je ne savais pas très clairement ce qui opérait, mais j’en voyais quand même les résultats. Je me sentais de mieux en mieux. Colères, inquiétudes et compagnie, tout ça avait beaucoup diminué. Je le constatais aussi par ce que certains m’avaient dit « T’as vraiment changé, toi! », « Tu es moins obstiné qu’avant! », « Tu es tellement plus patient! » et « Tu as l’air tellement bien! ».

Ce n’est que récemment que j’ai commencé à comprendre que l’existence de ce « moi » est une pure fabrication, et que c’est l’affaiblissement de l’agrippement à cette fabrication qui s’opérait petit à petit. Le locataire de ce corps ayant quitté, il n’y avait plus personne à insulter ou à qui faire mal.

Mettons quand même les choses au clair : j’ai encore du chemin à faire, quand même. Je suis loin d’être devenu un saint! 😇

Et la protection des autres, dans tout ça?

En me protégeant contre la souffrance que me causent colère, anxiété et autres maux, je protège aussi les autres… de moi. Je les protège de moi, car la souffrance est un virus contagieux. Elle empoisonne les relations et rend tout le monde malheureux.

N’ayant plus à subir mes « manifestations émotives », et surtout, sachant que rien de ce qu’ils peuvent dire ou faire ne pourrait m’affecter, les autres en viennent graduellement à sentir qu’ils n’ont plus à « marcher sur des œufs » comme avant. Je pense — enfin j’espère — qu’ils se sentent plus libres.

Ce n’est ni de l’effort de volonté héroïque ni de l’intelligence morale ou philosophique. Ce n’est que l’effet de me protéger moi-même, cette protection étant devenue une fonction spontanée, un peu comme on cligne des yeux pour les protéger de la poussière. Je n’ai rien fait d’autre que suivre les instructions de l’enseignement : maintenir une attention constante à cette réalité du changement.

Les résultats sont automatiques et naturels. Et insoupçonnables.La simple attention continue à ce phénomène impersonnel du changement est ce parapluie qui me protège. Et il est suffisamment grand pour que celui ou celle qui s’approche soit protégé aussi. Protégé de moi. Protégé du « moi ».

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