Monologues invisibles

Se sentir misérable est un monologue invisible.

Vipassana est une technique d’introspection profonde pour arriver à comprendre la réalité de l’expérience humaine et de ses caractéristiques fondamentales. Pour y parvenir, il faut développer la capacité de se voir tel qu’on est vraiment, « derrière » les apparences, faisant abstraction du « à ce qu’il me semble ».

Pour y parvenir, on a besoin d’un esprit calme, libre d’agitation. Que serait une photo si on ne cessait de bouger la caméra? Floue, sans aucun doute.

Par conséquent, les trois premiers jours du cours de méditation Vipassana sont consacrés à la préparation de l’esprit, trop instable et agité pour une exploration aussi minutieuse. On nous demande donc une chose toute simple : observer le flux naturel de la respiration. Sans juger, sans analyser, et surtout sans réagir. Simplement observer.

Plus facile à dire qu’à faire, et, pour moi, ce fut un véritable choc. Lors de la première journée, mon esprit s’échappait après seulement une ou deux respirations, cette « escapade » pouvant durer jusqu’à cinq ou dix minutes avant même que je m’en rende compte. Surpris, je revenais à la respiration, puis, après quelques secondes, mon esprit s’échappait encore.

Je le ramenais, puis il s’échappait aussitôt, revivant la dispute que j’avais eue avec un ami, et de quelle manière je lui clouerais le bec à mon retour, ou sautant à mon compte de banque, et comment j’allais bien pouvoir payer mon prochain loyer.

J’étais pris dans mon histoire, ne voyant pas qu’il ne s’agissait que d’un monologue, un film que je faisais moi-même tourner.

Et ce n’était pas les sujets de film qui manquaient. Je me plaignais des douleurs aux genoux, au dos, trouvant que le temps ne passait pas assez vite. Je regardais les autres, me demandant pourquoi j’étais le seul à souffrir autant. Je regrettais de ne pas avoir écouté mes parents, et devenir avocat ou médecin; puis je revenais à mon compte de banque, pour penser au repas du midi.

L’esprit totalement hors contrôle.

Cette réalisation fut plutôt humiliante : se pourrait-il que ma pensée ne soit qu’une série de réflexes? Des processus qui se déroulent de façon automatique, sans aucun contrôle de ma part? Ç’a avait toujours été évident pour moi d’être « celui qui pense », le décideur du contenu de mes pensées, et maintenant, voilà que la machine marchait toute seule, et que ce n’était pas moi qui en déterminais le contenu.

L’humiliation mise de côté, cette réalité s’est révélée avoir un bon côté — et c’est le but de cette technique de méditation : j’ai vu qu’en revenant à la réalité de la respiration, le film s’arrêtait aussitôt, la colère ou l’anxiété disparaissant comme par enchantement.

Bon, cet état de calme ne durait pas bien longtemps, et je revenais vite à l’agitation. Après tout, je n’en étais qu’à mes débuts.

J’ai surtout compris que les états d’âme qui pouvaient m’affliger ne sont pas causés par ce qui se passe à l’extérieur. Que mon compte en banque n’est pas la cause de mon anxiété, ou mon ami, responsable de ma colère. Durant l’heure de méditation, le compte de banque demeurait le même, mais l’anxiété fluctuait. Apparaissant, disparaissant, apparaissant, disparaissant.

J’ai réalisé que lorsque je me sens mal, anxieux, déprimé, agité, triste ou stressé, ces états sont le résultat direct de ces monologues qui se déroulent dans mon propre esprit, et qu’il me suffit de revenir à la réalité pour y mettre fin.

Ces contrariétés sont donc le fruit de l’imagination. La souffrance est bien vraie, non imaginaire, mais elle est causée par mes propres pensées.

À force d’entrainement, je prends maintenant conscience plus rapidement du flot de pensées, du film qui se déroule, et que c’est au moment de cette prise de conscience que l’agitation disparait et que le calme revient. Si je demeure attentif au phénomène, le calme se maintient.

Avec la pratique, ces monologues intérieurs deviennent de plus en plus courts et de moins en moins intenses… peu importent les circonstances.

J’avais beaucoup lu, assisté à des conférences, réfléchi au phénomène, croyant avoir « compris » la psychologie de l’être humain, mais cette impression d’avoir compris, d’être au courant du phénomène est elle aussi un monologue intérieur — agréable, celui-là, certes, mais une illusion tout de même. Une fabrication mentale intentionnelle.

Maitriser mon esprit consiste à être très attentif à ce qui se passe profondément à l’intérieur pour prendre conscience du monologue naissant, avant d’en être submergé.

C’est alors la fin de l’épisode.

unsplash-logoLa photo est une gracieuseté d’Adarsh Kummur

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12 réflexions au sujet de “Monologues invisibles”

  1. Wow, Pierre. Tout un partage que j’apprécie beaucoup. Tu me trouves pas mal dans cette situation, même si je réussis à «rester connecté» de plus en plus longtemps et surtout à garder à l’esprit de plus en plus fréquemment durant une journée l’idée d’être dans la réalité plutôt dans l’illusion, lesquelles sont si souvent, malheureusement inversées dans notre mental. L’esprit divin vs l’ego… une belle réconciliation en vue.

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  2. Très jeune, tu étais le papa « cool »… et maintenant tu es le papa « sage », et un bon exemple que je devrais suivre (ça va venir, j’accumule la volonté pour le moment 😀). Je suis chanceuse de t’avoir comme père! Pis d’un côté, tu es chanceux d’avoir une fille qui t’offre autant d’opportunités de pratiquer la maîtrise de ton esprit 😂

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  3. Bonjour Pierre,

    Ton texte a, une fois encore, capturé l’essence du générateur de pensées aléatoire que beaucoup d’entre nous n’arrêtent pas de confondre avec la réalité. Ce qui ne fait que renforcer une évidence : malgré l’illusion d’être des individus plus ou moins autonomes, nous sommes en réalité tous enracinés dans une conscience unique (dans laquelle l’esprit errant et réfractaire semble tout à fait chez lui). La méditation rétablit la perspective.

    Merci de nous avoir rappelé avec éloquence que les pensées que nous poursuivons si avidement la plupart du temps n’ont aucune substance.

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    • Merci pour le « génial », Pattenrond 😊, mais je ne fais que parler des bienfaits que je tire de cette pratique. C’est le Dhamma qui est génial.

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