Le miroir et le microscope

S’entrainer au bonheur.

« Y’a qu’à laisser le passé derrière soi. »
« Y’a qu’à lâcher prise. »
« Il faut parfois mettre de l’eau dans son vin. »
« Il faut voir les choses positivement. »
« Y’a qu’à changer ses habitudes. »
« Il faut savoir reconnaitre sa propre responsabilité. »
« Il ne faut pas s’en faire pour rien. »
« Y’a qu’à pas prendre les choses personnellement. »

Nous les avons toutes entendues ou lues, sur Facebook ou ailleurs, et leur sagesse leur fait parcourir le monde depuis des siècles.

C’est un bon ami qui m’a suggéré d’en faire un sujet d’article, par une question toute simple : pourquoi ces maximes sont encore des maximes, et pas des acquis? En y pensant bien, si c’était aussi simple que « y’a qu’à », ce serait facile de « lâcher prise », pour ne nommer que celle-là.

Et pourtant…

Je suis allé faire ce premier cours de méditation Vipassana parce que j’avais mal, et que je ne savais plus quoi faire pour enlever le bobo. Je voulais juste qu’on me soulage.

Plein d’espoir, je m’attendais à des paroles illuminantes du Bouddha, et que je sortirais de cette retraite guéri, en paix et heureux, enfin soulagé de mon mal-être. Cependant, le message d’accueil fut décevant : « Je ne peux pas te soulager. Tu dois le faire toi-même. Je peux juste te montrer le chemin. »

Décevant, à première vue, bien sûr, mais encourageant en même temps, car il annonçait que c’était parfaitement possible de m’en sortir.

Et comme aide pour parcourir le chemin, il offrait deux outils, que je devrais apprendre à bien utiliser : un miroir et un microscope. Un miroir pour me regarder bien en face, et un microscope pour aller en profondeur.

Tout le cours de 10 jours est construit pour nous apprendre à utiliser ces deux outils, en tandem, afin de découvrir et comprendre ce qu’on est vraiment. Les utiliser de manière compétente en se laissant uniquement guider par la réalité du moment présent. Sans juger, sans chercher dans le passé, sans chercher d’explication cachée. Juste regarder ce qui est là, tel que c’est, d’instant en instant.

Dans la pénombre de cette salle, face à moi-même durant ces 100 heures, sans possibilité de fuir dans mes distractions habituelles, je m’efforçais de simplement « observer » ce qui se passait chez moi. Péniblement, comme tous ceux qui étaient là, je tentais suivre les instructions et ramener sans relâche mon esprit à la réalité du moment présent, lui qui cherchait constamment à s’échapper, dans le passé ou dans le futur.

C’est en regardant attentivement que je commençai à réaliser que je m’étais toujours menti, que toutes les fois où je me regardais, je le faisais au moyen d’un miroir truqué, soigneusement ajusté pour refléter l’image la plus avantageuse possible.

Mais cette prise de conscience ne suffirait pas, car elle risquait d’être rapidement et commodément « oubliée ». (Comme j’avais toujours fait.)

C’est après trois jours de miroir qu’arrivait le microscope : creuser, aller en profondeur, afin de découvrir le fonctionnement de cette machine psychophysique dans ses moindres subtilités et comprendre quelles sont ces forces qui influencent notre comportement et nos pensées… et qui me rendaient si malheureux.

C’est la compréhension réelle de la nature humaine qui fera que ces forces s’affaibliront graduellement, pour disparaître complètement. Telle était la promesse du Bouddha. Je n’avais même pas besoin d’y croire, mais juste de tester la promesse de manière empirique, en mettant mes propres expériences de vie sous le microscope.

C’est en creusant ainsi que je découvris — encore là, petit à petit — qu’une de ces forces négatives est l’agrippement; agrippement à mes opinions, à mon confort, à mes plaisirs, à mes pensées et, ce qui est devenu très évident, à ma propre image.

C’est ainsi que je compris que pour ces belles maximes du début, je m’étais toujours leurré, croyant que je savais les suivre et que c’est les autres qui avaient le problème. « Moi, j’ai appris à lâcher prise. Faites comme moi. »

Je me revoyais, prodiguant mes beaux conseils — non réclamés, je tiens à préciser — à tout un chacun, sans pour autant les suivre moi-même. (Les Français nomment ces gens des yakafokon. 😊)

Jour après jour, regardant attentivement, je commençais à réaliser combien je m’agrippais à mon passé, à mes habitudes, à ma façon de voir, incapable de « mettre de l’eau dans mon vin », comme je me plaisais souvent à dire. Je m’agrippais à mon « petit confort », contrarié par la moindre chose, prenant tout « personnel », comme on dit aussi. Je découvrais — à ma grande surprise — que je m’agrippais à mon état dépressif, refusant d’en reconnaitre ma propre responsabilité.

L’agrippement était partout, et je ne le voyais pas.

Je pense maintenant pouvoir risquer une réponse à la question de mon ami : « Si ces maximes sont encore des maximes et pas des acquis, c’est peut-être parce qu’on ne se voit pas tel que l’on est vraiment. »

Selon l’enseignement, la très grande complexité de ce système psychophysique qu’est l’être humain rend le système instable, fragile, et que c’est en développant son habileté à utiliser cette instabilité que chacun peut régler ses problèmes. Autrement dit, si ces forces ont une telle emprise sur notre comportement et sur notre état d’esprit, c’est justement parce qu’elles sont cachées, et que c’est en braquant continuellement la lumière du microscope dessus que leur emprise s’affaiblit et finit par disparaitre.

Et c’est là que j’en suis : je continue, jour après jour, minute après minute de tester cet enseignement du Bouddha.

Est-ce que je suis en train de gagner? Je pense que oui et je suis très reconnaissant, car les épisodes de frustrations, de colères, d’inquiétudes et de regrets se font de plus en plus rares et de plus en plus courts (quelques secondes, tout au plus).

Ce microscope, je dois continuer d’apprendre à m’en servir, constamment et de manière plus pénétrante encore, car il en reste sûrement encore beaucoup à découvrir. L’ignorance n’est plus une option.

La photo est une gracieuseté de Mathieu Perrier

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6 réflexions au sujet de “Le miroir et le microscope”

  1. Selon mon senti du moment, je répondrais que pour que les belles maximes à la mode deviennent des acquis, il faudra que le coeur les comprenne, les intègre, les assimile et se les approprie. On oublie de parler du coeur alors que le coeur, c’est le maître. L’esprit, son serviteur. Lorsque le coeur reprendra sa juste place, l’harmonie règnera. L’amour est toujours la réponse. Comprendre les rouages de notre esprit est une partie de la solution. N’oublions pas que notre coeur sait tellement où il doit aller.
    ❤️

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    • « que le coeur les comprenne, les intègre, les assimile et se les approprie », je suis parfaitement d’accord. C’est pour ça que j’aime tellement Vipassana, car c’est l’outil par excellence pour « mettre l’esprit à sa place », et l’empêcher d’être dans le chemin.

      Merci, Caroline!

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  2. Excellent article, Pierre. On dit souvent que le développement de l’être se déroule en spirale au coeur de lui-même. Ceci est un bon exemple. Merci beaucoup du partage.

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  3. « c’est en développant son habileté à utiliser cette instabilité que chacun peut régler ses problèmes »

    Ici tu as su résumer ce qui semble être au cœur de la question (surtout aujourd’hui pour moi). Merci pour ce rappel opportun, Pierre.

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