La grenouille (suite)

Découvrir la réalité que cachent les concepts

Petite note: Ce que je tente de faire en écrivant ces articles est de partager cette réalité qui est la mienne depuis que je médite, et je ne peux le faire que par des mots. Comme chacun sait, les mots étant des concepts, des images, ils ne peuvent rendre compte que d’une partie de la réalité, le danger étant que nous avons tous une forte tendance à nous accrocher facilement aux mots. Un peu comme si on tentait de juger un film par une seule image, alors qu’il s’agit d’un flux de centaines de milliers d’images, toutes différentes. Je remercie donc le lecteur de son indulgence envers tout choix maladroit de mots.

Ça s’est produit cinq ou six ans après ma première retraite Vipassana, par un de ces beaux samedis matins printaniers, où le soleil fait sortir les fleurs des bourgeons et où même la ville sent bon. Entre deux séances d’écriture, revenant de chez Lulu la Nantaise et de la Brûlerie des Andes, croissant et café en mains, j’eus cette réflexion: « Je suis tellement heureux! » Je me suis aussitôt arrêté, car quelque chose sonnait faux. Je me sentais bien, certes, mais ma courte réflexion semblait boiteuse, et ce n’est que récemment que je compris ce qui s’était passé : cette idée de « Moi », de « Je suis ». Ça n’avait plus l’effet que ç’avait toujours eu dans ma vie. Ça semblait vide.

Il était en train de se passer ce que l’enseignement avait prédit: « En maintenant votre attention aussi continuellement que possible sur cette loi du changement qui se manifeste chaque instant en vous, vous arriverez à voir la nature insubstantielle des processus physiques et mentaux qui vous constituent. » (C’est le propos de La grenouille, et j’invite le lecteur à le lire avant celui-ci.)

Je commençais à comprendre que tout ce qui se passait en moi, à ce moment-là, n’était que du ressenti… agréable, certes, mais passager.

En fait, c’est cette lente réalisation que tout ce qu’on appelle « voir, sentir, entendre, toucher, goûter et penser » ne sont que de simples phénomènes, momentanés et distincts, et qu’il n’existe pas de PERSONNE qui voit, qui entend… ou même qui pense.

C’est pour ça qu’il sonnait faux de penser ou de dire « Je vois », « Je pense », etc. Ou me penser comme « celui qui est heureux ».

Ce détachement de ce sens du « Je » ne parait pas tout de suite en s’initiant à Vipassana, mais il progresse de jour en jour. C’est un peu comme la musculation : on ne voit pas immédiatement l’augmentation de volume du biceps, mais il se raffermit par en-dedans, et les effets bénéfiques de cette transformation se manifestent tôt.

C’est de ces effets que je veux parler, car c’est plus clair maintenant d’où venait cette sensation de bien-être dont je parlais au début.

Accablé, affligé, amer, angoissé, en colère, triste, contrarié, stressé, craintif, déçu, découragé, démoralisé, désespéré, seul, exaspéré, frustré, inquiet, jaloux, en peine, exclus, tourmenté, etc. Toutes ces jolies choses n’ont plus la même emprise qu’avant, car je ne les vois désormais que comme de simples épisodes, initiés par de l’imagerie mentale, elle aussi, passagère.

C’est en le comprenant ainsi que ces « moments » se font de plus en plus rares, de moins en moins intenses, et durent de moins en moins longtemps.

Ce qui est aussi en train de s’affaiblir est ce « culte de la personnalité », cet attachement à un Moi.

« Je suis heureux! », « Je me sens triste! », « Je vois la réalité! », « Je sais! », « Je suis meilleur que les autres! », « Je ne suis pas meilleur que les autres! », « Je veux…! », « Je déteste! », « Je m’ennuie! », « Je ne peux plus la supporter! », « J’ai raison! », « Je ne comprends pas! », « Je suis en colère! » et « Je comprends! », ces images « fixes » donnent une idée fausse de la dynamique de la vie, et sont lentement en train de disparaitre de mon vocabulaire.

En prenant conscience que toutes ces contrariétés de la vie ne se manifestent que par des pensées qui ont ce « Je » comme élément central (« Comment ose-t-on ME faire ça! »), je les vois désormais comme des sons internes. De simples pets mentaux.

C’est cette nouvelle indifférence à mes propres pensées qui me permet de mieux conserver l’équilibre de mon esprit. En paix, peu importent les circonstances.

Comme je vois maintenant que tout ce que je peux dire ou penser de moi n’est pas la réalité, je suis obligé de conclure que ce que je peux dire ou penser des autres ne dit absolument rien de vrai sur eux non plus. Attribuer une caractéristique ou une « personnalité » à quelqu’un est tout simplement une erreur, une croyance.

Et le « tu » n’existant pas plus que le « je », il est aussi insensé de dire « Tu es responsable de ma tristesse! » Si je le fais, je suis dans l’illusion; pas dans le vrai.

C’est maintenant presque devenu un réflexe. Si je me mets à entretenir une pensée négative envers quelqu’un, ça ne me prend désormais que quelques secondes pour y mettre fin. Et soudainement, l’agitation est disparue et je me sens mieux.

Je suis également de moins en moins préoccupé (sans vouloir dire que je la néglige) par ma santé. J’en prends désormais soin comme d’un instrument qui va m’aider à mieux méditer, car je découvre que ça prend de l’énergie pour demeurer ainsi constamment vigilant. De plus, pourquoi me désoler de ce corps qui est en constante décrépitude? C’est ça, vieillir, et c’est inévitable.

Cela dit, il me faut bien passer aux aveux. Hè! 🙂

C’est toujours motivant de travailler pour se débarrasser de ce qui est désagréable, mais ça l’est beaucoup moins lorsqu’il s’agit de ce qui est plaisant. Je suis encore accroché à mes petits plaisirs. Si je ne suis pas vigilant et que je ne surveille pas attentivement ce qui se passe en moi, moment par moment, je peux me réveiller avec une barre de chocolat dans les mains ou bien avec une poutine que je suis allé chercher. C’est comme si j’avais agi sous hypnose, l’image « faut bien se gâter un peu » ayant pris le contrôle de mon esprit.

Ou bien c’est avec un regard insistant que je me mets à suivre la jolie paire de jambes que je croise sur le sentier de marche; encore là, hypnotisé par l’image « pourquoi me priver? »

Diablement sournois, cet attachement au « Moi ».

En terminant, je demande au lecteur de ne pas voir ce que je viens de partager comme une tentative de m’attribuer du mérite. De me « péter le bretelles ». Comment pourrais-je penser « Je suis tellement intelligent », alors qu’il n’y a pas de « Moi » à trouver intelligent? Ce serait encore une fois céder au culte de la personnalité, ce dont je m’efforce de me débarrasser.

Non. Le mérite revient au Bouddha et à son enseignement, et je n’ai fait que suivre ses instructions, c’est-à-dire maintenir le plus possible l’attention sur les changements continus qui s’opèrent en moi.

Et les bienfaits viennent naturellement, sans effort.

La photo est une gracieuseté de Stephen Hocking

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